Le français sera-t-il folklorique ?

« Je me souviens » est une curieuse de devise pour le Québec alors que l’histoire prend le bord.  Pour moi, le « je me souviens » devient un leitmotiv à mes 75 ans si ce n’est de me souvenir de ma propre histoire et celle de ma langue. La vitalité de cette langue est le fruit de longs et durs débats. 

Je me souviens que, dans les années 50 et 60, les Canadiens français, au travail, devaient parler anglais entre eux quand les patrons étaient anglophones et unilingues. À un siège social d’une compagnie importante, j’ai baragouiné un anglais rudimentaire avec mes collègues de travail pour payer mes besoins alimentaires. Imaginez ! Entre francophones !

Je me souviens du contrat anglais que j’ai dû signer pour ma première voiture. L’affichage commercial était anglais ou parfois bilingue. Combien de fois, je me suis fait dire « speak white ».  D’où est venue l’expression « nègres blancs d’Amérique ».  Nous étions considérés comme des porteurs d’eau.  Nous nous sentions des citoyens de seconde classe.  L’anglais étant la réussite sociale

Je me souviens que, de nombreuses fois, les Canadiens de langue française vivant aux Québec ont provoqué des manifestations monstres ! Bien des fois orageuses ! Les policiers ont même utilisé les matraques. Je me souviens de l’émeute de la Saint-Jean. Nous réclamions des droits surtout pour le respect de la langue française ! Pour cette langue entre autres choses, des extrémistes ont fait sauter des bombes, kidnappé un diplomate et assassiné un ministre québécois. À Québec, le pont Pierre Laporte a été nommé ainsi en son honneur.

Je me souviens que la communauté italienne voulait une école anglaise, car cette langue étant perçue comme la réussite sociale. Ce qui produisit des esclandres monumentaux dont l’occupation de l’école Aimée Renaud.

Je me souviens que le président du CN, Donald Gordon,  écossais au tempérament fougueux,  royaliste fanatique, voulut baptiser, en 1959, le nouvel hôtel de la compagnie : « Queen Elizabeth » en l’honneur de la nouvelle reine. Une décision qui fut perçue comme une insulte par la population. Une clameur populaire de protestation s’éleva par des manifestations importantes et une pétition de 250,000 signataires, incluant le maire Jean Drapeau, proposant le nom de « Château Maisonneuve » en l’honneur du fondateur de la ville. Malgré l’obstruction de Donald Gordon, les deux versions anglaise et française devinrent le compromis. Sur une façade, « le Reine Elizabeth » et une autre façade « Queen Elizabeth ». 

Je me souviens, parallèlement, de la période féconde et francophone des chansonniers soit les Leclerc, Léveillée, Vigneault, Ferland, Gauthier, Michel,  Brousseau, Calvé, Desrochers,  etc.  Ils rassemblèrent plus de cent mille francophones sur la montagne pour un spectacle. Du jamais vu ! Ils ont stimulé la fierté nationale. Même les chanteurs populaires, comme les Louvain, Roger, Lautrec, Lalonde, etc, interprétaient des chansons françaises et les traductions des succès américains. Le théâtre se créait une niche. La télévision francophone en était à ses balbutiements et rayonnait.

Je me souviens de la loi 101, la loi charnière qui a fait du français la langue officielle et nationale du Québec. Le Dr Camille Laurin l’imposa malgré l’obstruction des Anglais et des gens d’affaires. Un affrontement de bras de fer qui fut le début d’une nouvelle société. Les Canadiens français devinrent des Québécois. Grâce à un nouveau système d’éducation, les postes-clés furent occupés par des Francophones ou des Anglais convertis à l’apprentissage du français.

Comme vous le voyez maintenant, le Québec moderne dans lequel nous vivons  s’est construit aussi par la manière forte et par la passion.  Les Canadiens français de cette époque, devenus les Québécois, sont fiers du résultat et sont mus par  un nationalisme. C’est le lot de toute une longue génération à laquelle j’appartiens. Ils sont cependant convaincus que le résultat n’est pas final. Pourtant le mot ‘nation’ est en désuétude et se transforme presque en invective.  Me voilà un vieux mon oncle 101nostalgique.

Si être fier de cette période où le Québec s’est émancipé, si être fier de ce pays où il fait bon vivre aujourd’hui, si être inquiet de voir piétiner les plates-bandes qui ont fait fleurir le Québec, si être inquiet de voir le labeur de ma génération être massacré du revers de la main, si être inquiet de voir et d’entendre sa langue se folkloriser après les batailles ci-haut mentionnées signifient tous ne plus être de son temps, me voilà un radoteur 101.

Oui, je m’inquiète, quand le journaliste Antoine Robitaille écrit que, lors d’un spectacle d’une école secondaire, toutes les chansons furent anglophones. Et des étudiants lui dirent que le français est « kétaine ».

Quand les chansons québécoises sont reléguées à la fête nationale, oui je m’inquiète. Quand cette fête ne devient qu’un divertissement, oui, je m’inquiète. Quand un pays ne glorifie plus ses héros d’hier et d’aujourd’hui de la chanson  à longueur d’année, où est la fierté qui nourrit les héros de demain. Si la langue anglaise et sa culture commencent à nourrir les esprits des nouvelles générations des francophones, il est à prévoir la lente folklorisation  de la langue française. L’Histoire, encore l’Histoire, de tant de cultures, aujourd’hui anémiques, en fait le constat.

 

Le multiculturalisme à la Trudeau et à la Couillard amènera la langue française à une langue familiale comme toutes les ethnies pendant que l’anglais deviendra la langue priorisée de communication. D’autant plus que les francophones de culture seront bientôt minoritaires. Fini le foyer de la francophonie en Amérique puisque le français s’impose de moins en moins.

La supériorité des contemporains sur les anciens est tellement évidente.

Pourquoi s’être battu pour construire une société laïque, moderne, éduquée, en santé et, bien sûr, française ? Pourquoi avoir consacré sa vie à cet héritage pour le voir dilapider ? Bien sûr, le Canada et le Québec continueront  à progresser, nul doute là-dessus, d’une façon différente de celle anticipée, mais, lentement, le français y sera folklorique.  À   contrecœur, j’ai jeté l’éponge, mais « je me souviens ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une réflexion au sujet de « Le français sera-t-il folklorique ? »

  1. Oui, je me souviens être née canadienne-française puis je suis devenue québécoise mais quand je mourrai je ne sais pas si nous aurons encore une identité peut-être serons-nous tout simplement  »canadian ». Comme Trudeau le dit si bien il n’y a pas de culture canadienne.

    Je me souviens de mon enfance dès que nous allions dans les grands magasins du centre-ville nous nous faisions servir en anglais. On se faisait dire  »I dont speak French » et à ce moment je rougissais et j’avais honte d’être canadienne-française mais j’étais surtout profondément blessée. J’en voulais à ma mère de nous envoyer à l’école française parce que si nous avions été à l’école anglaise notre avenir aurait été assuré. Nous n’aurions plus à subir d’humiliations. Ma mère avait peur qu’on perde notre religion si on allaient à l’école anglaise c’est ce qu’elle nous disait. C’était la langue de l’ennemi, de l’exploiteur. Dans le fond elle avait peur de nous perdre si on ne parlait pas la même langue qu’elle et elle avait raison. Et comme nous étions nés pour un petit pain. Elle ne se sentait pas capable de changer les choses.

    Ce n’est qu’avec l’arrivée du FLQ, RIN, PQ que j’ai réalisé que nous avions le pouvoir de se faire respecter en tant que majorité dans notre province sans toutefois recourir à la violence. Nous avions droit à notre langue et à notre culture. Toutes les batailles nous les avons menés en 20 ans dans les années 60 et 70. Il y a eu la bataille pour le français, pour la contraception, pour une sexualité plus libre, l’égalité des sexes avec le féminisme, la disparition de l’autorité du clergé, l’abolition du religieux dans le politique, l’instruction accessible pour tous, les soins médicaux pour tous, la justice pour les plus pauvres, des lois du travail plus souples, et j’en oublie certainement. Mais la plus grande de toutes les batailles fut celle pour la reconnaissance du français comme langue officielle du Québec. Ça n’a pas été facile, une lutte longue avec des échecs et des victoires. Et c’est toujours une bataille pour ne pas perdre les acquis. Nous devons beaucoup aux grands hommes et aux grandes femmes du Parti Québécois qui ont fait beaucoup pour les québécois. Même s’ils n’ont plus la cote aujourd’hui, ils ont fait dans les années 70 un travail colossal. Ils ont redonné leur fierté aux québécois. Ils nous ont redonné une identité, une langue et une culture protégées par la loi.

    Et tout ça a permis comme vous le dites un foisonnement de talents, ce fut le début d’un temps nouveau, dans tous les domaines artistiques et dans les entreprises. Nous avons même exporté ces talents à l’étranger et nous avons été reconnus pour ce que nous sommes des québécois francophones on a crée une société à notre image. De grandes batailles mais aussi de grands résultats. Nous sommes capables de grandes choses. Aujourd’hui le Québec est l’une des sociétés où il fait bon vivre et où beaucoup d’immigrants veulent tenter leur chance pour une vie meilleure pour eux et leurs enfants. Auront-ils la chance de le faire en français ou voudront-ils se laisser angliciser sans égard pour nous.L’avenir nous le dira. Car la langue de l’argent c’est toujours l’anglais. Un bon point pour nous les enfants des immigrants doivent fréquenter l’école française. On devrait remettre les cours de français obligatoires pour les nouveaux arrivants ce serait un minimum. Mais déjà le français me semble en danger. Il n’y a qu’à se promener dans le métro pour comprendre l’ampleur qu’à pris l’anglais dans les dernières années. Et je suis étonnée que ça ne dérange pas nos politiciens parce que c’est Montréal et que c’est normal qu’on y parle anglais puisque c’est une ville cosmopolitaine. Moi je dis qu’on peut vivre en français dans une grande ville cosmopolitaine il s’agit de le vouloir et de le faire. Réveillez-vous! C’est le début de la fin. Ce serait trop exigeant et non populaire pour les élections si nos politiciens décidaient de vraiment exiger que tous les québécois parlent en français.

    Mais voilà qu’après à peine 50 ans nos jeunes trouvent kétaines de parler français, refusent l’identité québécoise car ils sont maintenant citoyens du monde. Ce qu’ils ne savent pas c’est que dans ce monde il y a de nombreux pays qui ne respectent pas les droits de l’homme et que dans un grand nombre de ces pays les femmes y sont traitées comme des être inférieurs sans parler de la pauvreté. Ils n’y vivraient même pas en permanence. Mais c’est tellement  »in » de dire qu’on est citoyen du monde et de parler anglais. On chante de plus en plus en anglais. Selon eux ce qu’ils ont à exprimer se dit mieux en anglais. Mes enfants me disent  »Maman nous on l’a pas connu, la vendeuse anglaise de chez Eaton ». C’est vrai ils ont reçu tout ça facilement sans effort ils n’ont pas eu à se battre. Et c’est pour nous et pour eux que nous avons mené ces batailles. Mais peut-être que leurs descendants auront à refaire les batailles que les  »baby-boomers » ont fait. On ne sait jamais. Il n’y a pas de garantie pour la langue française au Canada. On nous fait croire que la langue est protégée mais c’est faux, on conteste la loi 101 dès qu’on peut et on perd plusieurs causes. Ne comptons pas sur la Cour Suprême du Canada pour protéger notre droit au français. La Cour Suprême niera toujours les droits des francophones pour avantager l’ensemble qui est anglophone. Pourtant elle est supposée protéger les minorités et dans notre province la minorité est anglophone .Même si on est majoritaire dans notre province. On peut encore la voir disparaître notre langue française. Ceux qui nient la lente disparition du français, le font par intérêt politique ou par ignorance. Et les médias disent la même chose que nos politiciens. Ça devient de plus en plus une cause perdue. Une mort lente. Est-ce irréversible? Je ne sais pas et je n’aurai pas le temps de le savoir. Aux générations futures de se battre à leur tour ou de s’incliner.

    Et voilà à nouveau depuis quelques années quand je vais dans les magasins du centre-ville on me sert en anglais. Retour à la case départ.

    Oui, moi aussi avec regret, je jette l’éponge et je me souviens.

    Merci! monsieur Bérubé pour vos articles. Toujours intéressant de vous lire.

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