DANS LA PEAU D’UN JURÉ AU PROCÈS DE GUY TURCOTTE

.« Non criminellement responsable. »  Le verdict unanime des onze jurés du procès de Guy Turcotte vient de tomber le 5 juillet 2011 comme une massue.  L’opinion publique est offusquée, indignée, scandalisée et la clameur populaire se fait entendre comme l’explosion du tonnerre.  Selon cette dernière, l’acquittement théorique honore un homme qui a avoué les meurtres sauvages de ses deux petits enfants.  Il n’en fallait pas plus pour mettre en doute, une autre fois, notre système de justice.  Comment onze jurés, hommes et femmes sains d’esprit, recrutés au sein de notre peuple, peuvent-ils unanimement en venir à une conclusion aussi aberrante, conclut la logique populaire.  Quant à moi, je refuse de croire dans la stupidité du jugement de ces jurés.  Pour essayer de comprendre le cheminement de ce jugement, j’ai élaboré une hypothèse en devenant moi-même le juré no 11.

«…En ce 12 avril, nous étions 144 personnes à être convoquées.  Je fus choisi le onzième pour juger Guy Turcotte.  Je m’en serais bien passé.  Outre le cas Latimer qui a tué en douceur sa fille par amour pour la soustraire à une vie intenable, je ne crois pas que l’on puisse tuer « sauvagement » par amour.  Surtout grâce à 19 coups de couteau dans un cas et 20 dans l’autre.  Notre meurtrier a privé ses deux enfants d’une vie de bonheur, possiblement valorisante.  Il a aussi massacré l’avenir d’une mère et de deux familles.  L’aveu de son crime enlève l’opportunité et l’utilité de tenir un procès sur sa culpabilité.  Nous aurons à statuer uniquement sur son état mental.  Pourtant s’il est un sujet où je me sens totalement un cancre, c’est bien celui des troubles de l’humeur, de la psychologie ou de la psychiatrie.  Je suis donc coopté et je deviens membre de ce groupe de 12 personnes qui deviendra 11 après une récusation décidée par le juge.  Je me dois d’être à la hauteur d’un honnête citoyen qui doit juger un de ses pairs.  Pour permettre à la justice d’exister.  Le juge nous donne ses directives légales à suivre qui comprennent les 4 choix de culpabilités pour notre décision.  Sans l’ombre du doute.  Hors de tout doute.  Vaut mieux libérer un coupable que de condamner un innocent.  Le doute est le compromis de la justice.

Du 18 avril au 30 juin.  Du matin au soir.  En compagnie des autres jurés, je me suis payé l’écoute d’un nombre considérable de versions, de nuances subtiles, de gros pathos condescendants, de témoignages divergents, d’expertises hallucinantes.  Je voyais clairement les manigances habiles des avocats.  J’apercevais toute cette foule.  Et j’écoutais.  Je prenais des notes.  J’analysais.  Je ne connais pas beaucoup d’êtres humains qui se sont farcis tout ce baratin.  Jours après jour.  Il fallait me concentrer sur chaque élément.  Fallait-il que je comprenne le charabia des psychiatres, qui au surplus se contredisaient ?  Ce n’était pas ma tasse de thé.  Ni celle de mes voisins.  Des propos hautement savants qu’il me fallait déchiffrer et évaluer.  Au point que ma tête allait exploser.  Se peut-il qu’un homme soit troublé, mais sain d’esprit et qu’une minute plus tard, il ne fasse plus la différence entre le bien et le mal.  Puis une fois le crime commis, il revient sain d’esprit.  Difficile à croire ce que son avocat faisait répéter sans cesse à ses experts.  Difficile à croire, mais si c’était vrai !  Je dois être honnête et ne pas faire mon idée trop vite.  Son avocat en mène large.  Je sens son insistance à nous convaincre de sa théorie.  Je ne suis pas un fervent de sa thèse, mais il sème un doute dans mon esprit.  Maudit doute.  Mon jugement devra être hors de tout doute.  On nous a souvent répété :  hors de tout doute. 

Le psychiatre expert de la couronne en face de moi était le même que celui de la cause Marshall.  Vous vous souvenez de ce jeune handicapé mental que le jury a déclaré coupable en se basant sur l’expertise de ce psychiatre.  Ce fut une erreur judiciaire.  Marshall fut acquitté plusieurs années plus tard grâce à un test d’ADN.  C’était lui le psychiatre.  Dois-je faire confiance à son expertise ?  Je ne veux pas faire la même erreur que ces jurés.  Imaginez !  Tous les jurés d’un même jury, unanimement, s’étaient trompés.  C’est donc possible.

Puis, nous avons discuté entre nous, séquestrés pendant 6 jours, du matin au soir.  Extraordinaire ce qui peut surgir de la tête de 11 personnes.  Le gros bon sens.  La logique imperturbable.  Les convictions à fleurs de peau.  Les thèses verbeuses.  Les mots choisis qui crucifient.  Nous avons voté une première fois.  Sans unanimité.  La psychiatrie n’était pas notre force.  Le compromis dans ma tête me faisait pencher pour un homicide involontaire.  Comme plusieurs autres du groupe.  Inutile de décrire notre épuisement après 6 jours.  Et le doute qui m’étreignait.  Si la thèse de son avocat était vraie et que, malgré tout, j’approuvais son incarcération.  Non, non !  Pas question d’erreur judiciaire encore une fois.  Maudit doute !  Vaut mieux un coupable en liberté que…!  Je voterai :  Non responsable.  Sa prison, il la traînera toute sa vie en lui.  Je ne fus pas le seul à réfléchir en ce sens.  Nous votâmes unanimement :  Non criminellement responsable.  Maudit doute !

Aujourd’hui, j’entends la colère du peuple.  Il a raison de l’être.  Je suis d’accord avec lui.  Mais si je devais voter encore une fois aujourd’hui, je voterais de la même façon.  Il est facile pour la foule de sortir le glaive de la condamnation et du lynchage…aussi longtemps qu’on n’a pas à voter…  »

Mais ce n’est là qu’une hypothèse comme une autre.  Comme j’aimerais connaître le cheminement de la pensée de chacun des jurés.  Je comprendrais sûrement mieux le pourquoi de ce verdict vilipendé.  Et peut-être que je me rallierais à leur décision unanime, l’âme en paix.

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Voilà un aspect de cette histoire dont on a parlé peu. Qu’en pensez-vous ?  Pourquoi ne pas laisser un commentaire dans le carreau à cet effet un peu plus bas.  Votre opinion apportera certes un élément d’intérêt.  Surtout que le temps s’est écoulé.  La réflexion des personnes agées apportent toujours une bonification à un débat.

 

 

 

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7 réflexions au sujet de « DANS LA PEAU D’UN JURÉ AU PROCÈS DE GUY TURCOTTE »

  1. Quelle justice ??? qui cache certains comportements (qui pourraient porter préjudice à l’accusé) …ouff…et ces pauvres enfants qui ne demandaient qu’à être aimés…et qui ont été MASSACRÉS…par celui duquel ils devaient être protégés.
    Quelle justice??? si on avait été mis au courant de QUI était cette personne qui a perdu les dédales…du nombre de coups de couteaux…et du fait (caché) qu’il avait dû retourner la petite fille (qui selon l’autopsie avait reçu des coups devant et derrière), et qu’il avait refusé de payer les frais funéraire de ses enfants…Ces renseignements connus seulement APRÈS la sentence…ont fait en sorte que la population et moi-même (qui déteste porter jugement) en aient gardé un goût très très amer…quelle justice??? signé: DOUDOU

  2. Pour moi il n’y avait pas de doute, il avait tué ses deux enfants,je crois que quelqu’un peut se fâcher à en perdre les pédales,mais après un ou deux coups, il me semble que la raison devrait revenir,sinon ce n’est pas un moment de folie passager,c,est gratuit et voulu….il n’y a pas de doute,et je doute qu’il y ait un doute,,le seul doute est que notre justice est une comédie et le meilleur comédien (avocat) a le doute en sa faveur….

  3. À mon entendement, il existe 3 types de troubles importants chez un individu.
    Il y a les troubles psychologiques ( maladie de l’âme ). Ex: Dépression . Ensuite , il y a les troubles physiques ( maladie du corps ).
    Ex: mauvais fonctionnement des glandes et etc… Aussi, il y a les troubles
    mentaux ( maladie du cerveau ). Ex: Déficience intellectuelle. Et enfin, le
    dernier type de troubles importants chez un individu est les troubles spirituels.
    qui expriment la ( maladie de l’esprit ). Ex: psychopathe, sociopathe et etc…
    En ce qui me concerne, je n’approuve pas le verdict dans l’affaire du procès de
    Guy Turcotte. Oui, sur le plan psychologique, il était troublé. Non, sur le plan
    mental, il ne souffre pas de déficience intellectuelle. Oui, sur le plan spirituel,
    il m’est apparu comme un individu dépourvu de conscience morale ou sinon
    très peu mais pleine connaissance du bien et du mal. Ce type de troubles est
    difficilement guérissable. Encore une fois, en ce qui me concerne, M. Guy Turcotte est un homme non pas potentiellement dangereux puisqu’il a déjà
    commis des actes terribles envers ses enfants. Non, il est un homme
    dangereux qui pourrait récidiver à tout moment.

  4. Voilà une décision juridique incompréhensible et de surcroît, peut-être même irrévocable!!
    S’il est vrai qu’on ne pouvait prévoir la dangerosité du Dr Turcotte avant le drame, on peut certes la prévoir maintenant. Le verdict est donc non seulement absurde mais il est aussi terrifiant de penser que ce monsieur pourra éventuellement recouvrer sa pleine et entière liberté.
    Comment peut-on  le considérer criminellement non responsable puisqu’il était apte à pratiquer sa profession médicale quelques heures seulement avant le massacre.
    Pourrait-on au moins nous dire de quelle maladie mentale le Dr Turcotte est atteint puisque je n’ai jamais entendu parler d’une maladie mentale aussi sporadique où il appert n’y avoir eu aucun signe avant-coureur.
    En serait -on arrivé au même verdict si on avait eu à juger  un prévenu peu scolarisé et issu d’un milieu défavorisé?

    Monique Bédard

  5. Un enfant, c’est vulnérable; un enfant , c’est confiant en ses parents; un enfant, prend le sourire du père ou de la mère comme un gage d’amour; un enfant, c’est à la fois la force et la fragilité.
    Mais, un pervers narcissique, comme ce Turcotte, ça n’a pas de conscience et l’enfant n’existe que dans sa vision pour se plaire à lui-même…
    Voilà… pas besoin d’être expert pour comprendre…il suffit de vivre…de voir et de saisir, et en cela …le meurtrier Turcotte..puisqu’à mes yeux, il en est un…est un pervers notoire qui trouvera d’autres victimes…d’ailleurs, plusieurs femmes s’offrent déjà à son lit.
    Il est MALADE…qu’on le soigne…quand la justice comprendra-t-elle cela? Et, sera-t-il soignable??? Bonne chance aux futurs manipulés…

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