VIEUX. Taisez ce mot que je ne saurais entendre

Quand devant un guichet de cinéma ou ailleurs, j’ose demander le tarif des p’tits vieux, la toute jeune caissière me regarde avec un étonnement en me répondant : « nous avons le tarif pour l’âge d’or ».

« Non non, le tarif pour les vieux » insistai-je. Toute gênée, la caissière ajoute : bien sur, Monsieur, mais vous ne faites pas…vieux monsieur. Mais bien sur que je le fais, j’ai 72 ans. À quel âge commence donc à paraitre…vieux ? Pour sur, je suis pour la société une personne âgée, du troisième âge, un aîné, mais on me refuse le droit d’être un…vieux. Dois-je être honteux d’être un vieux ? Taisez ce mot que je ne saurais entendre.

Un chat est un chat et un sourd est un sourd. Il n’est pas malentendant, il n’entend rien. Un aveugle est un aveugle, pourquoi est-ce nécessaire de préciser qu’il est un non-voyant ? Le mort devient un défunt. Il est tendance d’inventer des mots nouveaux pour remplacer des mots existants. On n’aime tellement pas les vieux qu’on leur accole d’autres expressions comme l’âge d’or, le bel âge, le troisième âge, les ainés, les gens et personnes âgées, en somme toute expression pour ne pas dire un…vieux. Comme si vieux voulait dire miséreux.

Pourquoi est-ce un phénomène québécois ? Je lis bien des magazines de la francophonie où on utilise avec abondance : vieux et senior ; ce dernier d’origine latine veut dire « plus âgé ». Deux mots bannis par une intelligentsia québécoise. Pourquoi ? Les vieux devront-ils descendre dans la rue, taper sur des casseroles, pour réclamer le mot vieux. Si Dany Laferrière et Normand Brathwaite emploient abondamment le mot banni de…nègre, je m’accorde le privilège de réactualiser le mot vieux.

Pourquoi les magazines saupoudrent-ils leur première page pour faire disparaitre les rides des figures et rajeunir artificiellement leurs protagonistes ? A-t-on si honte de la manifestation des années ? Les rides recèlent des histoires de la vie. Apprendre à lire les rides du visage comme celles de la main nous racontent de belles leçons de la vie. Notre relation avec la vieillesse et ses manifestations a quelque chose de pathologique. On vénère une jeunesse qu’on fustige.

Il n’y a pas si longtemps la vieillesse ne représentait que quelques années. Aujourd’hui la longévité vient de donner à la vieillesse n’ont seulement une durée, mais aussi une vie active en forme. Une vie de loisirs ou de travail. L’ère des cheveux blancs permet à l’homme d’allonger sa vie de 22 ans et la femme de 26 ans. La vieillesse n’est plus simplement une fin de vie, mais un long dernier tiers où des projets peuvent naître et aboutir. Aujourd’hui, le vieux vit les années où ses parents étaient morts. Vieillir aujourd’hui est une partie de la vie active où les rides seront monnaie courante.

Il y aura toujours ceux qui refuseront de vieillir ou de paraitre vieillir. Une industrie de milliards de dollars est née à leur égard. Que ce soit la crème ou la lotion, la chirurgie ou le botox, la carrosserie cachera toujours une mécanique vieillissante. Et l’expression des visages s’évaporera. Il y a 5 ans déjà, le cinéaste Martin Scorcèse, dans les colonnes du Daily Mail de Londres, réagissait violemment au fait « …de ne plus pouvoir trouver une actrice de plus de 35 ans capable de jouer la colère, tant que presque toutes sacrifiaient leurs expressions sur l’autel du bistouri ou du Botox. Trop, c’est trop. Et puis savoir vieillir fait justement partie de la beauté. C’est valable aussi bien pour les femmes que pour les hommes. » Et vlan !

Les manchettes des journaux insistent sur les éclopés de la vie, oubliant la vaste majorité allumée, énergique et dynamique. Sans vouloir voir tout en rose, il ne faut pas pécher en dessinant tout en noir.

Il faut savoir célébrer la nouvelle vieillesse en redonnant des lettres de noblesse au mot : VIEUX. Au lieu de dire à un vieux qu’il parait jeune, ce qui est un non-sens, vaudrait mieux lui dire qu’il vieillit bien. Beaucoup plus flatteur. La jeunesse donne le mot : jeune. La vieillesse confère le mot : vieux.

 

 

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Une réflexion au sujet de « VIEUX. Taisez ce mot que je ne saurais entendre »

  1. Entre etre un vieux et etre une personne agée, un ainé, il y a une nuance, comme dans avoir volé et avoir pri. La langue française a cette qualité d’etre précise ou floue, ou plus ronde ou plus carrée, elle permet de dire exactement, d’etre plus respectueux ou plus poli. Certains vont employer tsunami au lieu de raz de marée pour que ça paraisse plus dévastateur, pourtant c’est la meme chose. La jeune fille au cinéma veut respecter son client et emploi age d’or parce que dans son esprit c’est plus doux. Ça dépend qui parle à qui. Aller en prison ce n’est pas comme aller dans un établissement pénitenciaire. Et si on continue dans cette réflexion on s’en va dans un asile de fous ou dans un hopital psychiatrique ?

    Laurent Dupont

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