22 avril 2026
J’aborde ce sujet de la mort au cours de deux textes. À suivre. Le deuxième sera publié dans une semaine sur mon blogue. Je n’aborde pas ce sujet comme un spécialiste, mais comme tout le monde, comme nous en discutons tous. Il y a ceux qui ont peur de la mort et les autres que les souffrances qui précèdent effraient. Quand on a 84 ans comme moi, les nombreuses années vécues ont été le théâtre de tant de fins de vie.
J’étais un jeune homme quand mon père est décédé. Il n’y avait pas d’incinération ni d’aide à mourir. Je me souviens qu’à cette époque, les morts reposaient dans un cercueil ouvert entouré de parents et d’amis qui se recueillaient et priaient, souvent en groupe, pour inviter Dieu à bien recevoir le défunt.
C’était le rituel des funérailles en ces années-là pour structurer le deuil des vivants. Notre famille se tenait debout tout près du corps de papa. Les invités venaient nous faire l’accolade ou nous serrer les mains pour nous offrir leurs sympathies et condoléances. Ils étaient nombreux. Je regardais fréquemment le corps rigide de mon père. Cela dura pendant deux jours et soirs.
Finalement vint le moment où les officiels du salon funéraire fermèrent le couvercle du cercueil. Moi, qui n’a jamais versé une larme de ma vie, mes yeux se mouillèrent pour laisser le passage à quelques larmes. Papa ne sera plus là dans notre vie quotidienne. ADIEU PAPA.
Plusieurs années plus tard, ma mère décéda à l’âge de 96 ans. À ce moment, je naviguais avec Diane sur la mer des Caraïbes à bord de notre voilier. J’appris la nouvelle grâce aux ondes courtes. J’envisageai rapidement tout le circuit que je devais me farcir pour me rendre à ses funérailles. Le choix d’une marina, les horaires des multiples autobus et des multiples avions ne concordaient pas.
Mes frères ont choisi l’incinération, selon la nouvelle mode de l’époque. Sans l’exposition du corps, mes frères optèrent pour une petite cérémonie pour les quelques amis devant l’urne, car à 96 ans, les amis sont déjà décédés et peu nombreux.
En ce qui me concerne, il m’était impossible d’y être présent à temps. J’étais stupéfait en réalisant que je ne pouvais pas dire ADIEU À MAMAN et ne pas partager la peine avec mes frères et le peu d’amis qui restent quand on a 96 ans.
Puis ce fut le tour de mon vieux frère qu’on retrouva sans vie sur le plancher de sa maison, retirée dans une forêt au bord d’une rivière. Depuis quelques jours, son absence de quelques jours alerta un voisin qui le découvrit. Le crématorium accomplit la crémation rapidement. Une journée subséquente rassembla mon frère et moi, son seul fils, son petit-fils, les employés de son entreprise et ses nombreux amis intimes pour assister à une modeste cérémonie devant l’urne, sa photo et un arrangement de fleurs.
Depuis plusieurs années, ma mère et mon frère, Paul, ne sont plus là. Parfois, leur absence se manifeste comme s’ils évoluaient au loin, avec l’expectation qu’un jour, ils soient là.
Je n’ai pas eu l’occasion de verser une larme comme pour mon père dont j’ai fait le deuil. Je n’ai pas vécu le lourd rituel des funérailles de mon père à l’occasion des funérailles de ma mère et de mon frère. Ce qui signifie qu’ils n’ont pas été exposés. Donc, le couvercle du cercueil n’a pas été fermé comme pour mon père.
J’ai pourtant critiqué les cérémonies fastidieuses d’antan, trop onéreuses à mon goût. J’ai choisi l’incinération, que je voulais pour mes funérailles, et j’ai prévu que mes cendres soient dispersées en mer en mon honneur, en hommage à ma carrière de marin.
On vient de me conter l’histoire d’un jeune homme qui vivait dans un petit village. Il éprouvait une profonde tendresse pour ses parents, qui reposent maintenant dans le cimetière du village. Plus tard, c’est son frère bien aimé qui perdit la vie dans un accident de moto. Il fut donc incinéré et on lui confia l’urne.
Ne sachant pas quoi faire de cette urne, il décida de ne pas disperser les cendres dans la nature par un vent fort. Par une nuit noire, armé d’une petite pelle, il se dirigea vers le cimetière. De peine et de misère, il retraça, côte à côte, les pierres tombales éclatantes de son père et sa mère, se mit à genoux entre les deux, creusa un petit trou pour y verser les cendres de son frère et y planta une petite croix avec le nom de son frère.
Fier d’avoir réuni les cendres de son frère à ceux de ses parents, il put enfin dire ADIEU, ROBERT, en versant une larme, puis salua ses deux parents tout à côté. Il venait de faire son deuil. Tout le village prit connaissance de ce geste. Ils s’organisèrent pour remplacer la petite croix par une pierre tombale.
Tandis que mes doigts tapotent sur ce clavier, mon esprit s’est engagé dans une profonde réflexion sur l’émouvant processus d’acceptation de la disparition d’un être cher et de prononciation d’un ultime adieu.
En procédant à l’incinération d’abord et en se prosternant devant une urne plutôt que le corps dans un cercueil, on banalise le rituel du deuil. Je comprends que le cérémonial devant un cercueil ouvert exige un coût devenu exorbitant. L’urne avec une photo ne remplace pas la vue du corps du défunt. L’émotion n’est pas la même. Elle est si importante dans l’exécution d’un vrai deuil. Bien des gens ne savent que faire de l’urne et ses poussières par la suite. Pourtant, il pourrait être l’occasion d’un recueillement où l’émotion intense circule dans notre corps.
Mettre l’urne ou simplement les poussières dans la terre, entouré d’un rituel solennel, revêt un symbole où tous les corps depuis des siècles finissent en poussière dans la terre. Il importe de ne pas banaliser cet adieu avec un être qui a partagé notre vie. Il est possible d’y joindre un vrai deuil.
Je termine ce sujet avec d’autres préoccupations dans le prochain texte la semaine prochaine.